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Alexandra David Néel

Exploratrice, ethnologue, écrivain, orientaliste.... Alexandra David-Néel est née en 1868 et eu une enfance bourgeoise et austère entrecoupée de nombreuses fugues. A 20 ans, elle rejoint en Angleterre les groupes théosophiques et découvre les Upanishads et les Vedas. Puis, elle poursuit ses études en langues et philosophies orientales à la Sorbonne et au Musée Guimet. A 23 ans, elle part pour son premier voyage en Inde et à Ceylan. En 1904, elle épouse Philippe Néel et va vivre avec lui à Tunis non sans avoir auparavant et avec succès, commencé une carrière de chanteuse d’opéra !... Enfin, en 1911, elle part pour l’Inde, laissant son mari tout seul : elle ne rentrera que, 13 ans plus tard, pour quelques mois seulement.

Voici, brièvement résumée, la première partie de sa biographie, la suite étant une série ininterrompue de voyages et d’expéditions. A 80 ans, elle renouvelait encore son passeport. Elle mourut en 1969 à l’âge de 101 ans.

C’est tout à fait étonnant de voir comment, au début du 20eme siècle, à une époque où les femmes ont à peine conquis le droit de vote, Alexandra David-Néel se décide à quitter un mari charmant et dévoué, une maison cossue, une existence bourgeoise et confortable, un pays agréable pour partir à l’aventure, au bout du monde, dans des lieux complètement inconnus , parfois hostiles ou mêmes interdits puisqu’elle sera la première "Parisienne à Lhassa". En la lisant, n’oublions jamais de la replacer dans le contexte de l’époque : imaginons l’état des routes, les difficultés de transport, le manque de moyens d’information et de communication, sans oublier les mentalités. Quel courage et quelle détermination fallait-il pour oser partir !

Alexandra David-Néel est une femme libre, une intellectuelle, une passionnée, une pionnière. Et ce n’est certes pas "dans le triste désert intellectuel de Tunis" qu’elle aurait pu faire moisson de textes et de documents pour ses publications. Elle doit partir, elle a des projets à réaliser, des choses à voir. Tout son avenir s’organise dans sa tête, et elle suivra son chemin sans dévier d’un pouce. Elle ne veut pas "se couper les ailes à l’angle d’un foyer", elle veut vivre SA VIE, poursuivre SES CHIMERES.

"Combien auraient pu, s’ils avaient osé, combien ne sont impuissants que parce qu’ils croient tels. Si tous avaient renoncé à cela qui les appelait... où serions nous ?"
Elle avoue avoir eu, par moments, la tentation de rester au foyer, dans la sécurité d’une vie confortable et respectable "J’avoue que je m’étais un peu prise moi-même à la douceur des tables fleuries" mais heureusement, "il y a toujours eu dans ma vie d’invisibles déités aux aguets pour me saisir lorsque je glissais un peu somnolente, sur cette pente. Du reste, il n’y a là, chaque fois, qu’un peu de morphine et d’opium mental. On s’en réveillerait un jour trop tard, peut-être au seuil de la mort et il resterait l’infini désespoir de s’être oublié, de n’avoir pas été soi". Elle souhaite pouvoir revenir "l’âme souriante, ayant accompli les travaux nécessaires". Pour elle, si elle revenait avant l’heure, contrainte par les appels répétés de son mari, ce serait comme "un oiseau ramené de force à la cage, un oiseau qui ne chante plus !". Elle décide donc de suivre sa voie, indépendamment des liens et attachements familiaux. D’ailleurs, pour elle, le véritable amour c’est "consentir à ce que les êtres qui nous sont proches suivent leur propre route au lieu d’exiger qu’ils fassent nos satellites et gravitent autour de la nôtre." En Philippe, son mari, elle a vraiment trouvé le compagnon idéal qui "non seulement ne cherche pas à entraver sa marche mais l’aide à marcher sans trop d’entraves".

Elle a su, tout au long de cette vie de vagabondage, faire de son mari "un ami très cher et très proche de mon coeur malgré la distance". Et quand il se plaint qu’elle lui manque , que toutes les dissertations philosophiques de ses lettres "sonnent creux et vide et combien deux bras ouverts et une épaule où se reposer seraient meilleurs" elle lui répond avec humour et en accord avec sa nouvelle philosophie bouddhiste, de ne pas se laisser prendre au piège de "ces reposoirs temporels, parce que les bras sont impermanents et qu’ils se dénouent d’eux mêmes".

Alexandra David-Néel était une personnalité hors du commun. Elle dispose d’une santé, d’une volonté et d’une résistance physique à toute épreuve, elle est également douée pour les langues et très érudite : elle apprendra le sanskrit, le tibétain et d’autres langues orientales. Elle fit des conférences sur le bouddhisme, dans leur langue à des lamas tibétains ! D’éminents Sannyâsins et Pandits de Bénares - Bénarès était à l’époque la plus arrogante et conservatrice cité religieuse du pays, la forteresse et le rempart de l’orthodoxie hindoue - lui conférèrent le titre de" Darshan Vidushi" c’est à dire "Savante en philosophie".

Ce qui ne l’empêche pas de raconter sa vie avec humour, toujours prête à saisir le côté farfelu des situations. Voici par exemple comment elle décrit un personnage important lors d’une cérémonie avec les Pandits : "Un gros homme au couvre-chef rond, plus brodé qu’un généralissime, des bagues avec des belles pierres à ses grosses mains brunes et velues... le gros homme a l’air très heureux de transporter cette devanture de bijoutier sur sa dodue personne". Ou encore, après avoir rencontré un sage appelé "Satchitananda", après quelques explications amusées sur l’origine de ce nom, elle le traduit littéralement et écrit "me voici donc en route par 40° à l’ombre vers l’ermitage d’Existence - Connaissance - Béatitude". Lorsqu’elle commente des faits ou des croyances, lorsqu’elle parle de ses rencontres, c’est toujours avec détachement, sans aucun jugement, juste une pointe d’humour qui accompagne un profond respect de l’autre et de sa différence.

De la même manière son attitude devant la douleur et la souffrance est elle aussi tout à fait bouddhiste. Un jour, qu’un jeune homme lui faisait des confidences sur sa déception amoureuse, elle lui rappelle que "sitôt que l’on demande quelque chose à autrui, que l’on espère quelque chose de lui, la déception vous guette. Chaque fois que, tortue imprudente ,on sort un de ses membres de dessous sa carapace, la souffrance en résulte... Ne pas souffrir, lui dit-elle, voilà la grande, l’importante affaire".

Alexandra David Néel

Dans ses récits biographiques, Alexandra David-Néel nous fait également partager la paix des lieux, la poésie mystérieuse des paysages. S’entretenant un jour dans un "math" avec des Jaïns, elle raconte : "Une grande paix enveloppe le cloître. Il y fait frais et calme, on baigne dans le silence, l’oubli. Ce que mes hôtes disent et lisent est bien intéressant pour une orientaliste... mais ce qui est meilleur et plus prenant, c’est l’atmosphère du lieu et pour un peu je dirais aux Sannyâssins aux longs cheveux. Amis, taisez vous, vaines sont toutes nos paroles et toutes nos discussions, fermons les yeux et écoutons bruire l’activité des choses".

Ainsi donc, cette femme hors du commun, ne s’est pas contentée d’étudier la doctrine du Bouddha ; elle s’est efforcée de la mettre en pratique dans sa vie quotidienne, par sa façon d’appréhender le monde et les choses autour d’elle. Si elle a revêtu la robe orange des sages, ce n’était pas un déguisement, un refuge égoïste. Elle aurait u se retirer dans un ermitage lointain et y rester. Derrière le mince rempart d’une légère étoffe de couleur symbolique, la porte du nirvana s’ouvrait à elle : "Pourquoi retournerai-je en arrière, à l’inquiétude, au rongement du coeur, à la souffrance ?"

Mais elle est revenue pourtant, pour faire connaître le Bouddhisme à l’Occident, grâce à ses conférences et à ses livres. Comprenons qu’au travers ces récits de voyages pittoresques et bien réels qu’elle nous a rapportés, ce sont surtout ces chemins là "d’au-delà du monde" qu’elle voulait nous ouvrir. Pour que l’on découvre, nous aussi "notre Orient intérieur".

Annie Koytcha.

Les extraits cités dans ce texte sont tirés des ouvrages suivants
- Voyage d’une Parisienne à Lhassa.
- Journal de Voyage 1 et 2.
- Mystiques et Magiciens du Tibet.
- Au pays des brigands gentilhommes.