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Accueil / Le yoga / Journée internationale du yoga (POINT DE VUE)

J’avoue que, spontanément, j’ai peu d’intérêt pour ces journées nationales ou internationales.
Les douze mois de l’année n’y suffisent d’ailleurs pas et certains jours, il y a même plusieurs thèmes. C’est d’ailleurs le cas de la journée internationale du yoga puisque le 21 juin, solstice d’été, est déjà « la fête de la musique ». J’ai d’ailleurs eu une certaine faiblesse pour cette journée, initiée par Jack Lang, avant qu’elle ne devienne, localement en tout cas, une fête du bruit avec une fâcheuse tendance à s’étendre sur une semaine.
Il n’est pas inintéressant de revoir la genèse de certaines de ces journées.
La fête des mères par exemple est issue du régime de Vichy.
Ne nous étendons pas sur la journée de la femme, journée des droits de la femme qui n’a pas, faut-il le repréciser, son pendant masculin. Françoise Héritier qui nous a quittés en novembre 2017, précisait qu’accepter une telle journée était, pour les femmes, reconnaître leur infériorité par rapport aux hommes.
Féministe, elle a combattu toute sa vie la domination masculine.
Anthropologue et ethnologue, elle occupait le siège de Claude Levi Strauss au collège de France. Ses études ont porté essentiellement sur la différence entre les deux sexes.
A la question : « Qu’est-ce que l’homme ? » Elle n’hésitait pas à répondre : « La seule espèce dont les mâles tuent les femelles. »
Si vous croyez qu’on s’éloigne de la question du yoga, André Van Lysebeth, dont l’approche tantrique du yoga prônait le respect des valeurs féminines, ne le penserait sans doute pas.

Mais revenons à la journée internationale du yoga. Elle a été très facilement adoptée par une résolution de l’ONU, le onze décembre 2014.
Narendra Modi, élu premier ministre indien depuis seulement quelques mois et instigateur de cette journée, avait de quoi se réjouir de ce succès.
Cette action qu’on peut assimiler à du « soft-power » n’est pas anodine et s’inscrit dans une stratégie plus globale visant à assimiler la nation indienne à un état hindou, au mépris des autres communautés et surtout les communautés religieuses, musulmanes et chrétiennes.

A un niveau plus prosaïque, les nouveaux dirigeants indiens ne veulent pas non plus perdre le leadership du yoga au niveau mondial. Il faut savoir que ce marché de la spiritualité et du bien-être brasse quelques dizaines de milliards d’euros en chiffre d’affaires. Pour profiter de ce Marché plus que juteux, il est important que l’Inde soit reconnue comme la seule garante de l’authenticité du yoga.

Revenons sur l’histoire de l’Inde « berceau du yoga » et de son nouveau premier ministre, Narendra Modi issu du Parti du peuple indien, le BJP (Bharatiya Janata Party).

Je recommande la très intéressante émission « droit de suite : Modi, le leader digital » du onze octobre 2016, sur la chaîne parlementaire LCP assemblée nationale (en podcast, sur internet).
Parmi les quatre invités de cette émission, Michel Angot, indianiste, a été reçu par l’ARY en Avril 2015.

L’Inde avec son milliard d’habitants est le deuxième pays le plus peuplé du monde, après la Chine.
Soixante pour cent de sa population a moins de vingt-cinq ans !
800 millions d’indiens vivent encore de l’agriculture, dans des conditions de plus en plus dures pour beaucoup d’entre eux.
Elle est en passe de devenir la troisième puissance économique du monde.
L’indépendance de l’Inde a eu lieu en 1948.

Dans un entretien accordé à « philosophie magazine- été 17 » l’écrivain Salman Rushdie précise que les sanglants conflits interreligieux au moment de l’indépendance, en 1947/1948, ont convaincu la première génération de dirigeants indiens que la politique et la religion devaient être nettement séparées. Jusqu’à nos jours encore, l’Inde est une démocratie laïque qui n’a pas de mention de religion dans sa constitution (c’est le principe du « sécularisme »).
Narendra Modi attaché à la doctrine de l’Hindutva, semble revenir sur ce choix. Cette doctrine est soutenue par les nationalistes indiens qui affirment qu’il n’y aurait pas d’identité indienne authentique en dehors de l’appartenance à l’Hindouisme.
Il faut savoir que si l’Inde compte un peu plus de 74% d’hindous, il y a aussi au moins 14% de musulmans (ce qui fait de l’Inde le troisième pays musulman) et presque 6% de chrétiens.

Athée, Salman Rushdie, né à Bombay dans une famille de confession musulmane, rappelle que, pendant presque un millénaire, l’Inde a vécu selon la règle musulmane, notamment sous l’empire moghol.
Du début du huitième siècle jusqu’à la colonisation anglaise en 1750.
Ça a été une période de grande prospérité économique et d’épanouissement de l’architecture, de la peinture et de la poésie. Ce que les nationalistes hindous voudraient bien faire oublier.
Pour lui : « l’hindouisme en tant que tel n’existe pas, le concept est une invention des colons britanniques. Il n’y a pas de courant religieux unifié, mais une grande polyphonie de dieux… Dépassés par ce pluralisme, les colonisateurs britanniques se sont servis d’un mot - hindouisme - pour tout mettre dans le même sac. »

Rajeev Bhargava, professeur de sciences politiques, ne dit pas autre chose : « l’Inde, au moment de l’indépendance, a été construite par des gens d’horizons multiples, de par leur langue, leur origine ethnique, leur religion, leur couleur de peau, leurs coutumes…Tout le monde était au départ à pied d’égalité, dans le respect des principes de non-discrimination. »
Au sujet de la laïcité, il précise que ce n’est pas comme en France, la séparation absolue entre l’état et la religion. « En Inde, c’est le contraire : l’état en conservant une distance de principe avec toutes les religions, non seulement permet leur enseignement et leur pratique, mais les encourage. »
Pourtant précise-t-il : « Les fondamentalistes prennent de plus en plus de libertés, l’état de droit est de moins en moins respecté et le sentiment d’insécurité se répand », d’autant plus que le premier ministre tarde très souvent à s’exprimer pour condamner les violences.
Depuis 2014, un voile safran (la couleur du BJP) recouvre 22 des 29 états de l’union indienne, du jamais vu en soixante-dix ans d’indépendance, et interroge sur la démocratie.

Narendra Damodardas Modi est né le 17 septembre 1950. Contrairement à Gandhi ou Nehru qui sont issus de famille brahmanique de haute caste et qui ont reçu très tôt une éducation anglaise, Modi vient d’une famille modeste. Ce n’est donc pas un indien cosmopolite comme ils pouvaient l’être, il ne maîtrise pas l’anglais mais c’est une personnalité d’une énergie débordante, très travailleuse et charismatique.
Dès l’âge de treize ans, il adhère au Rastriya Swayamsevak Sangh, le RSS fondé en 1925. Véritable organisation paramilitaire, elle est aujourd’hui la plus grande ONG au monde avec au moins 5 millions de membres. Nathuram Godse qui a assassiné Gandhi en 1948, en était membre.
Pour les nationalistes du RSS, nationalité indienne et religion hindoue ne font qu’un, comme c’est énoncé dans la doctrine de l’Hindutva qu’ils revendiquent. Ils veulent donc imposer la suprématie Hindoue, comme si les 170 millions d’indiens de tradition musulmane (plus de 14% de la population) n’existaient pas.
Après des années passées dans les camps d’entraînement du RSS, Narendra Modi devient cadre du BJP (Bharathya Janata Party) qui est la formation politique de ce mouvement. Il est ensuite propulsé ministre en chef de l’état du Gujarat, une des provinces les plus riches de l’Inde. Il occupe ce poste pendant douze ans en développant une politique ultra libérale. En 2002, suite à un attentat religieux qui tue une cinquantaine d’hindous, des représailles inouïes contre des musulmans feront plus de mille morts, 100 000 maisons seront détruites, sans que les autorités n’interviennent vraiment.
Narendra Modi sera fortement critiqué sur les faits, mais sur le plan juridique, il ne sera pas inculpé.

En 2014, le BJP obtient une large majorité pour la première fois de l’histoire de l’indépendance de l’Inde.
Pour mémoire, le Congrès National Indien a été au pouvoir pendant cinquante-quatre des soixante-dix années de l’indépendance. Jawaharlal Nehru en a été le premier « premier ministre » de 1947 à 1964.
Sa fille, Indira Gandhi fera également deux mandats (47 – 64) et (80 – 84) et son petit-fils Rajiv Gandhi, à la suite de sa mère assassinée, de 1984 à 1989. Il sera assassiné à son tour en 1996, en pleine campagne électorale.
Le BJP, majoritaire en 1998, avait déjà dirigé un gouvernement de coalition de 1998 à 2004.
En mai 2014, Narendra Modi devient donc le premier ministre de l’état indien.
Il a su lors de sa campagne utiliser habilement les nouvelles technologies de communication et les réseaux sociaux.
Ses militants ont assuré sa suprématie sur twitter, où il a 20 millions d’abonnés. Toute une opération de propagande s’est faite grâce aux sites.
Tout comme Trump, il ne communique que par tweets. Il n’utilise pas la presse et ne répond pas aux questions des journalistes.
Le gouvernement contrôle toutes les informations à la radio. La liberté d’expression, inscrite dans la constitution, est de plus en plus restreinte.
Le journalisme est de plus en plus muselé, avec des violences exercées vis à vis de journalistes indépendants. Gauri Lankesh (journaliste de renom), pour ne citer qu’elle, a été assassinée pour son engagement à défendre la laïcité. Au moins trois écrivains célèbres ont également été assassinés par des intégristes hindous.
Ne parlons pas des exactions commises vis-à-vis de la communauté musulmane ou vis-à-vis des dalits, les intouchables. Elles sont de plus en plus répandues, avec l’interdiction de manger du bœuf (animal sacré pour les hindous) comme prétexte à exercer des violences qui vont jusqu’au crime.

Dans un entretien, dans l’Obs. du onze janvier 2018, Arundhati Roy, militante Altermondialiste et romancière (« Le ministère du bonheur suprême » est son dernier livre) nous dit :
« Dans les pays occidentaux, on considère souvent l’Inde comme un pays coloré, bruyant, chaotique, anarchique. C’est faux. L’anarchie est dans les embouteillages, mais en dehors de cela l’Inde est un pays fortement structuré en castes, communautés, ethnies. Cette organisation de la société génère une très grande violence… »
« …Vivre en Inde réclame beaucoup d’énergie. On est ici, en permanence, la victime d’abus de tout ordre. Il y a tant d’injustice et on se sent impuissant. »
« L’arrivée au pouvoir, en 2014, de Modi, notre premier ministre, a été pour moi un moment de profond désespoir. Et on voit aujourd’hui la conséquence de cette politique de la haine. »

Je citerais encore Tirthankara Chanda (Rfi, le 18.06.2016) qui à la fin de son article « Les enjeux cachés de la journée internationale du yoga » conclut :
« Pour le parti hindouiste qui gouverne l’Inde depuis vingt-quatre mois, se réapproprier le yoga associé à l’hindouisme n’est pas une démarche innocente. Ce parti est soupçonné de vouloir changer la Constitution pour faire de ce pays un Etat hindou, abandonnant la laïcité qui a servi de ciment depuis l’indépendance entre la majorité hindoue et les minorités chrétienne et musulmane. La célébration de la Journée mondiale du yoga s’inscrit, explique Isabelle Saint-Mézard, spécialiste de la diplomatie indienne, « dans un projet diplomatique plus vaste, visant à promouvoir le rayonnement international de la culture indienne, et surtout de sa composante hindoue ». »

Apparemment, le premier ministre indien semble faire preuve d’une énergie débordante pour faire avancer son pays. Il a le soutien des extrémistes nationalistes avec qui il partage les valeurs énoncées dans la doctrine de l’Hindutva. Doctrine qui, nous disait déjà François Lorin dans le journal de l’IFY (printemps 2016), n’a rien à voir avec la doctrine du sanatana dharma qui, elle, peut être considérée comme la véritable doctrine de l’hindouisme, une manière de vivre favorisant l’accès à la libération : Moksha.
« C’est pourquoi, en prônant le yoga à partir d’un point de vue politique et nationaliste, Narendra Modi en dénature la visée essentielle. »

Pour ma part, je pense qu’une vraie réflexion s’offre à nous concernant cette fantastique discipline qu’est le yoga et qu’il est de notre responsabilité de conserver intactes les valeurs universelles qu’elle porte en elle, en les tenant séparées de tous les autres apports culturels, religieux ou politiques.
Il est important de prendre conscience, chacun à son niveau, de toute la portée de ce chemin de vie dont la posture n’est qu’une composante. Composante importante sans doute, pour nous occidentaux, mais qui ne doit pourtant pas réduire le yoga à une gymnastique à la mode ou à une thérapie.

Se réunir sous la bannière « yoga » tel jour, telle heure, sous l’impulsion d’une démarche politique qui plus est, n’a rien pour me tenter.
L’alignement de 100, 2000, voire 30 000 pratiquants est même du genre à me faire peur, surtout quand ils revêtent tous le même uniforme.
Est-ce ainsi que doit se transmettre le yoga ? Je me pose sérieusement la question.

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Guy Martin mai 2018