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Accueil / Compte-rendus de stages ou conférences / Le Vide dans la tradition chinoise et la vie quotidienne

Par Jean-Marc Kespi, président d’honneur de la société française d’acupuncture aux ASSISES NATIONALES DU YOGA en juin 2000.

Parmi les 15 conférences, toutes plus passionnantes les unes que les autres qui nous ont été proposées aux Assises du Yoga, il fallait en choisir 4, car chaque jour, plusieurs se déroulaient en même temps. Dilemme cornélien ! « Viveka », le discernement à mettre en pratique… Je me suis laissée tenter par l’intervention de Jean-Marc Kespi sur le thème du vide. Peut-être justement parce que ces quatre jours d’immersion dans le yoga étaient tellement denses que j’aspirais à un peu de « vide » !
Tout au long de sa conférence Jean-Marc Kespi insistera sur le fait qu’il s’agit bien de la tradition chinoise vue et vécue par lui et non d’une vérité absolue.

« Le vide, c’est la condition et le garant de la libre circulation des énergies »

Le terme chinois « Kong » signifie vacuité : ce n’est pas privatif, c’est l’absence de désirs. Ce n’est ni le néant, ni le rien, ni la privation. Il faut se souvenir que dans la pensée chinoise on ne peut pas parler d’une chose seule mais toujours avec son contraire. Yin/yang, dualité, complémentarité.
Les exemples choisis par le conférencier attirent notre attention sur l’importance du « Kong ».
En musique, chaque note doit pouvoir s’exprimer pleinement, avec un juste intervalle, c’est "l’architecture du silence ». Au début des concerts, il y a toujours quelques secondes de silence (en yoga aussi, quand la séance commence).
Le vide et le plein dans la peinture chinoise : on trouve toujours une zone de blanc au milieu du tableau –parfois c’est un nuage- qui va permettre d’entrer dans la toile. Si tout est plein, on ne peut pas dialoguer, on n’a pas d’espace pour « se relier à ».
Dans la vie quotidienne, pour établir une relation avec quelqu’un, il faut du vide, de la distance. Cela permet d’accepter chacun comme il est, de lui laisser de l’espace pour respirer, c’est éviter la fusion sans pour autant mettre trop d’éloignement : la distance juste. Accepter de n’être ni trop près, ni trop loin, c’est une très belle expérience, malgré la peur de perdre.
C’est vrai aussi en nous où dialoguent quantité d’êtres : il faut laisser le vide émerger, tout est déjà là, seulement laisser faire. Quand nous recevons des informations, laissons les voyager en nous. Il ne suffit pas de comprendre intellectuellement, c’est d’abord le corps qui comprend, puis le cœur.

La voie, le TAO, c’est le vide médian.

Dans la pensée chinoise, la première notion est celle du NATUREL : un plan cosmique qui a ses règles, ses lois, c’est l’ordre naturel du vivant. Nous en faisons partie. Le corps humain est incarnation de l’archétype : le voyage de la conception à la naissance suit un ordre précis qui recrée le monde (végétal, animal…). Nous avons à colorer idéalement cet ordre naturel. Chaque être humain a une nature essentiellement commune à tous et une nature unique, individuelle (mental, dispositions talents, « vasana » dirait Patanjali). Chacun a donc sa place dans l’univers et une fonction unique dans le cosmos , même avec le pire handicap.

Mais dans notre vie il y a trop de plein : sachons « poser des valises », tout ce qui a pu nous être utile à un moment mais qui ne l’est plus maintenant (parents, éducation, règles sociales, habitudes…). Et laissons émerger ce qui demande naturellement à émerger, sans imposer notre volonté propre. Juste cesser d’empêcher l’ordre naturel du vivant de se manifester. Le conférencier cite en exemple la calligraphie où on laisse le trait surgir, le TaÏ-chi où le geste se place, l’acupuncture où le médecin attend de sentir le point exact qu’il doit piquer. Trouver ce qui est juste au moment précis, ne rien imposer. En somme, lâcher-prise et comme le propose aussi le yoga, « ne rien ajouter, seulement ôter des voiles ».

Il y a un cours naturel des choses qui demande à émerger et le Saint est celui qui saisit sa vraie nature et se conforme à son mandat.

Parmi les questions de l’auditoire, quelqu’un demande ce qu’il faut faire quand c’est le mal qui émerge et évoque Hitler. J.M. Kespi rappelle alors que l’acte juste peut être aussi d’empêcher quelque chose, un acte de violence par exemple. Et il souligne qu’il ne faut pas occulter la dualité de la nature humaine, être vigilant : Hitler en moi, c’est qui ? Chacun de nous est responsable de la dysharmonie universelle, dans l’enchainement des évènements. (Je me souviens de la phrase de Martyn Neal « même si nous enlevons seulement une petite erreur, c’est un peu plus de conscience dans le monde… ») Il définit ce qui fait qu’un homme est un homme : un regard bienveillant à l’égard de tout ce qui est vivant (parce que c’est vivant) et des relations justes avec ce qui l’entoure. C’est par cette bienveillance que l’homme va participer à l’harmonie universelle. Toutefois, J.M. Kespi admet que le comportement collectif, c’est terrible et incontrôlable et il croit davantage à un cheminement individuel (apprendre de ses erreurs) et à la contagion de la lumière, « Conservez des ilots de lumière, au cas où… »
Revenant sur le thème de l’ordre naturel qu’il faut laisser surgir il conclut ce dialogue en citant son professeur de fac :

« Quand vous aurez perdu l’envie de guérir et d’être efficace pour vous contenter d’accompagner humblement, alors vous serez un vrai médecin et vous serez efficace… Les meilleurs d’entre vous ne se tromperont qu’une fois sur deux ! »
Le grand intérêt de cet exposé a été l’originalité du thème, la clarté du ton et la simplicité du conférencier qui nous a invités à revisiter notre conception de la vie à la lumière de cette importance du vide. Tout en rappelant sans cesse qu’il s’agissait de sa « petite » expérience personnelle (38ans dans la tradition chinoise !) et non de dogmes.
J’ai eu l’impression d’avoir beaucoup à apprendre de cette attitude de silence et de réceptivité, alors que nous sommes si souvent dans le faire, dans la peur du vide et de l’inefficacité. C’est un des enseignements que la pensée chinoise peut apporter au monde occidental.

« Que chacun s’exerce à l’inaction et tout rentrera dans l’ordre… » Confucius.

Notes de Cécile Donguy. Extrait du Bulletin de l’ARY N°20 octobre 2000

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